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Je réécoutais récemment Rubber Soul, le disque que les Beatles avaient publié à la fin de l’année 1965 et qui a fait récemment l’objet d’une réédition, ou plutôt d’une augmentation, sous la forme d’un quadruple CD, selon les pratiques actuelles. On y trouve une version bénéficiant d’un nouveau (et très réussi) mixage sur le premier disque. Le deuxième est composé de diverses chutes de studio et autres prises alternatives dont l’intérêt me semble fort limité (il faut être un exégète du groupe pour avoir envie de les écouter). Vient ensuite la traditionnelle version mono, celle qui était la plus répandue à l’époque, puis l’horrible stéréo US, inaudible aux oreilles bien faites.
Lorsque cet album – considéré avec Help et Revolver comme celui de l’âge d’or du groupe, du fait de leur incroyable succession de hits – a vu le jour, je ne comprenais pas vraiment les paroles (sauf celles de la chanson qui disait : « Michelle, ma belle, sont des mots qui vont très bien ensemble »). Il me faudra attendre d’entrer au collège et de suivre mes premiers cours d’anglais pour commencer à deviner deux ou trois choses. Mais la force mélodique des compositions était telle que la musique suffisait largement pour prendre beaucoup de plaisir à leur écoute. Souvenez-vous, rien que sur ce disque : « Drive My Car », « Norwegian Wood », « You Won’t See Me », « Nowhere Man », « The Word », « Think For Yourself », « In My Life », « What Goes On » ou encore « If I Needed Somenone ». Quel alignement de planètes !
Mais puisque j’évoque les paroles des chansons, je me dis que nous vivions alors dans un autre monde et qu’une chanson comme « Run For Your Life », qui clôt le disque, n’aurait sans doute pas pu être enregistrée de nos jours. Fort heureusement d’ailleurs. Elle raconte l’histoire d’un type jaloux, qui revendique même sa méchanceté, et dont les menaces sont d’une incroyable violence. Voici ce que dit cette chanson (qui n’est fort heureusement pas la plus mémorable des Beatles, au-delà de ses paroles sexistes) :
« Eh bien, je préférerais te voir morte, petite fille, Plutôt que de te savoir avec un autre homme. Tu ferais mieux de garder la tête froide, petite fille, Sinon je ne répondrai pas de moi. Tu ferais mieux de fuir pour sauver ta vie si tu peux, petite fille, Cache ta tête dans le sable, petite fille. Si je te vois avec un autre homme, C'est la fin, petite fille. »
En d’autres termes, c’est bien l’archétype d’une domination masculine qui s’exprime à pleins poumons et l’expression la plus brutale qui puisse être des violences faites aux femmes. Lorsque je lis : « Sinon, je ne répondrai pas de moi », j’entends les coups pleuvoir ; quant à la menace : « Je préférerais te voir morte plutôt que de te savoir avec un autre femme », c’est celle de ce qu’on nomme aujourd’hui un féminicide.
Ce 102e rendez-vous d'Impressions Jazz est consacré à l'actualité discographique des jazz avec une sélection d'albums qui ont retenu mon attention :
Justin Hicks : « Man of Style », Hugo Diaz : « Home to Home », Louis Matute : « The World is Stable Now », Federico Casagrande : « Gentle Riders », Nduduzo Makhathini : « The Myth We Choose », Sébastien Paindestre Trio : « Le Monde de Kurosawa », Nefertiti Quartet : « Maze in Köln ».
En ce jour anniversaire du centenaire de la naissance de John Coltrane, impossible de ne pas consacrer un texte au saxophoniste. Je choisis donc de publier un extrait de mon livre « 100 %, 100 disques en 100 mots », paru en 2023 chez The Book Edition (et que vous pouvez vous procurer ici). Cette évocation figure dans le chapitre « Ante Scriptum », qui rassemble quelques écrits antérieurs à ceux qui constituent le corps de mon livre.
Remontons un peu le cours du temps pour nous arrêter au 9 septembre 1985. Observons maintenant la situation : j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, La Parenthèse à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve une grande variété de disques : chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (dont le rayon disques disparaîtra plus tard). En entrant, j’ignore totalement la nature de mon possible achat ; je ne suis d’ailleurs même pas certain d’y dépenser quoi que ce soit. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore majoritaires malgré la présence de ces jeunes et prétentieux CD, qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues des labels. Mes goûts de l’époque sont marqués par une réelle incertitude. J’ai connu bien des bonheurs musicaux depuis la fin des années 60 jusqu’au début des eighties, mais la période qui vient de s’écouler me laisse un goût amer.
En parcourant ma discothèque, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical vers lequel j’aurais le désir de me tourner depuis l’entrée dans ces années 80 qui seront souillées par l’argent facile, la destruction de l’appareil industriel et le chômage de masse. Bien sûr, punk, cold wave, rap, me direz-vous… Tout cela ne me parle guère, je dois bien l’avouer, j’attends un frisson que ces courants ne me donnent pas. Du côté de chez mes héros, ce n’est pas la grande forme non plus. Magma, qui m'a fait vibrer du temps de Köhntarkösz et Magma Live/Hhaï, est en sommeil malgré la publication d’un atypique Merci qui préfigure une évolution assez inattendue et suscite la perplexité en raison de ce que certains considèrent comme une surproduction. Christian Vander n’a pas encore publié le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui se produit sur scène depuis plus de deux ans. Il faudra pour cela attendre la fin de l’année 1986. La troisième mouture de King Crimson, où s’illustre l’irritant Adrian Belew, semble avoir vécu et son bilan est bien moins enthousiasmant que celui de la période 1972-1974 (Larks’ Tongues In Aspic, Starless And Bible Black, Red). Même mon si cher Grateful Dead ne donne plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue qui l'emportera dix ans plus tard. Une belle surprise est à venir néanmoins : ce sera In The Dark en 1987, avec son hit « Touch Of Grey ». Il y a chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraîne à choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans réelle conviction. Alors, ce 9 septembre 1985 est peut-être le bon moment pour me rappeler les nombreuses interviews du même Vander, qui brossait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées (Best, Rock & Folk, Extra) un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il n’avait qu’une douzaine d’années, il écoutait sans fin, dans une danse enchantée, le disque My Favorite Things et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, « La mélodie du bonheur » (en anglais, « The Sound of Music »). Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti, avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation controversée dont il serait à jamais l’âme et le moteur. Alors, Coltrane, enfin ? N’est-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui ressemble à un magicien et pourrait s’avérer un possible compagnon de chaque jour ?
Nous sommes donc le 9 septembre 1985… Étrangement, c’est l’anniversaire de mon frère, celui qui m’a tellement appris en musique. Ce soir-là, je suis sur le point d’investir un nouveau monde, dont il ne m’a jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles-aussi, mais d’une coloration bien différente. On peut y voir un symbole, pourquoi pas ? Je n’en sais rien.
Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son d’un incroyable lyrisme pour un instrument que je croyais jusque-là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. Une batterie foisonnante, omniprésente (Elvin Jones) ; un piano hypnotique (McCoy Tyner) qui évoque un carillon. Le quartet de John Coltrane est presque en place, il faudra pour cela attendre encore quelques mois l’arrivée de Jimmy Garrison à la contrebasse, à la place de Steve Davis. « My Favorite Things », mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire pourtant déjà consacré. Coltrane pourrait laisser croire qu’il est le compositeur de ces thèmes tant il a su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y a là quelque chose qui s’apparente à une transfiguration.
Un drôle de tour de magie en réalité et pour ce qui me concerne le début d’une longue et magnifique aventure, tant humaine que musicale.
Parce que parallèlement à cette découverte de la musique de John Coltrane, je mesure à quel point ce musicien majeur a – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie, souvent posthume, au beau milieu de laquelle je me sens un peu perdu. Oui, perdu et cela en dépit de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’internet à cette époque, pas de Google et encore moins de Wikipedia…). Par où faut-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’ai entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques sont inaudibles, comme un certain Live in Japan en 1966 ou Om en 1965… Je comprends que le saxophoniste a connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparente plus que jamais à un cri. Ses derniers mois furent une course contre la montre, ou plutôt contre la mort. Mais comment s’y prendre pour démêler les fils de cet écheveau ?
Je ressasse toutes ces questions et me rappelle le jour où j’ai décidé, pour y mettre fin, de soumettre par écrit mes interrogations à Jazz Magazine. Quelques semaines plus tard, alors que je pensais avoir été oublié, une longue et belle lettre de plusieurs pages me parvint. Elle était signée François-René Simon, l’un des grands spécialistes de l’œuvre de John Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (en ces temps reculés, les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus, même dans les salles de rédaction), ce journaliste parfaitement documenté me dressait un passionnant portrait discographique. Il me conseillait aussi de procéder avec méthode et de recourir à une exploration dans l’ordre chronologique. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…
La porte, celle de Mr J.C., s’entrouvrait…
« Je sais qu'il existe de mauvaises forces, des forces qui apportent la souffrance aux autres et la misère au monde. Je veux être la force opposée. Je veux être la force qui agit vraiment pour le bien. »
On connaît bien par ici le guitariste, amoureux tout autant d’Erik Satie que de Frank Zappa comme l’a récemment montré son Zappa zappe Satie, subtil « faiseur de mélodies » [1] qu’il peut dans une même histoire musicale emprunter à ses vieilles amours pop et rock (Radiohead, The Police, David Bowie, Elvis Costello, Led Zeppelin, Deep Purple) ou imaginer lui-même (souvenons-nous par exemple de l’aventure du groupe Abus Dangereux). On n’est donc pas étonné d’apprendre que l’appétit de Pierrejean Gaucher, fin pédagogue au demeurant, est tel qu’il propose aujourd’hui une autre manière de partager ses passions, sous la forme d’un livre qui voit le jour chez Frémeaux & Associés.
S’il fallait appliquer le mot fusion à un disque, ce pourrait bien être ce lumineux Solaxis transporté par une ébouriffante quinte de soufflantes avec pour cheffe d’équipe une certaine Lisa Cat-Berro. On connaît bien la saxophoniste depuis une petite quinzaine d’années, lorsqu’elle avait publié l’album Inside Air (un titre devenu le nom du label sur lequel sort ce nouveau disque) et manifesté un désir profond de mêler différentes influences, du jazz au rock en passant par la pop. Devenue également chanteuse avec Good Days Bad Days, elle affirmait une personnalité dont la force émanait aussi d’une sensibilité à fleur de peau qu’on avait pu comprendre entre les lignes d’un entretien accordé à notre magazine.
Impressions Jazz est à nouveau sur les rails et poursuit sa saison V. Pour ce 101e rendez-vous, je vous propose une petite sélection d'albums qui font l'actualité du jazz et montrent la place importante qu'occupent les musiciennes. Avec, par ordre d'apparition : Lisa Cat-Berro et son album « Solaxis », Eleonora Strino et « Lumithia », Tatanka (emmené par la trompettiste Emmanuelle Legros) pour « Sowi Ingwa », Samy Thiébault et Émilie Aridon-Kociolek avec « The Weather Acoustic », Tania Giannouli & Nik Bärtsch pour « Metakosmos », Émile Parisien et « Floating », et pour finir le trio nordique Rymden avec « Today May Be Tomorrow ».
En un peu plus de 8 ans (c’est court, 8 ans, finalement), entre le 28 avril 1969 et le 12 septembre 1977, le groupe Chicago (dans sa formation originelle*, jusqu’à la mort du guitariste Terry Kath) aura publié 11 albums. Si l’on déduit le « IX » qui est une compilation, il en reste tout de même 10. Parmi ces 10, un quadruple album live enregistré au Carnegie Hall de New York (« IV »). Et quand on considère les 9 albums studio, quatre d’entre eux sont doubles ! Une sacrée moisson, tout de même. Avec pour moi une nette préférence pour la période 1969 - 1972. Et au passage, c’est grâce à Chicago et aux arrangements de cuivres signés James Pankow que j’ai aimé les instruments à vent.
* Robert Lamm (chant, piano, claviers), Terry Kath (chant, guitare), Pete Cetera (chant, basse), Walter Parazaider (saxophone, flûte), James Pankow (trombone, arrangements), Lee Loughnane (trompette, chant), Danny Seraphine (batterie). Avec la participation de Laudir de Oliveira (percussions) dans la dernière période.
Il n’est jamais inutile de rappeler que le jazz est une musique de libération et, ce faisant, de résistance face à toutes les formes d’oppressions. Sa place dans le paysage contemporain est par conséquent essentielle, aujourd’hui plus que jamais. On en saura d’autant plus gré à Jacques Schwarz-Bart de s’inscrire pleinement dans ce mouvement séculaire avec son nouveau disque, Resistance, qu’il poursuit à cet égard un combat de longue durée dont la naissance remonte pour ce qui le concerne au jour de sa venue au monde, héritage parental aidant. N’oublions pas, par exemple, que ses chers et célèbres parents, André et Simone Schwarz-Bart, ont écrit ensemble La mulâtresse solitude, un roman consacré à une figure de résistance à l’esclavage en Guadeloupe. Ce disque est donc de la part du saxophoniste le nouveau fruit d’une trajectoire personnelle en connexion directe avec l’histoire politique. « Le message que je projette, je ne l’ai pas préparé au préalable. C’est comme ça que j’écris de la musique et c’est ainsi que j’ai constaté que c’est toujours une musique de résistance. Elle est le fruit de cultures qui ont été spoliées par l’histoire, qu’il s’agisse des cultures afro-caribéennes, noires américaines ou même hébraïques, sans oublier les cultures gnawa. Certes, cela ressort de mon histoire familiale mais j’ai constaté qu’il y avait une résonance entre ma musique, ces cultures, et ma vision du monde, qui est aussi politique et sociale. C’est un message très simple d’égalité et de justice. C’est tellement étrange que des valeurs humaines élémentaires soient actuellement battues en brèche » (ces propos sont tirés d’un entretien accordé à mon cher magazine magazine Citizen Jazz).
Après avoir retracé les grandes lignes de son parcours musical tout au long de l’album Harlem Suite, qu’il avait conçu « comme une fresque », Jacques Schwarz-Bart resserre cette fois les rangs en choisissant la formule du trio, sans instrument harmonique qui « enferme souvent les improvisateurs dans un cadre d’accords prédéterminé. Leur absence ouvre un espace de folie supplémentaire ». À ses côtés, une paire éprouvée, noueuse et solidaire, composée de Reggie Washington (qui fut entre autres expériences fondatrices compagnon de route de Steve Coleman et Roy Hargrove et déploie de son côté d’autres couleurs de résistance avec Black Lives) à la contrebasse et Arnaud Dolmen à la batterie. Trois musiciens donc, d’une exemplaire unité dans l’expression, pour une musique « à l’os », où le chant des instruments se mêle à celui des voix, dans une fusion d’influences mêlant énergie, joie et humanisme. Leur jazz multicolore est admirable de par sa plénitude et la fluidité de son propos.
Car il s’agit de ne pas de désespérer face à la montée des fascismes et autres phénomènes de déculturation technoïde un peu partout dans le monde, mais bien de considérer la force de la musique comme une possible (et nécessaire) arme vitale : « la musique, c’est notre superpower », souligne Jacques Schwarz-Bart. C’est bien cela – cette force fédératrice, généreuse qui porte son travail depuis de longues années – qu’on doit comprendre à l’écoute de son appel vibrant à une Resistance (un mot qu’on préférera de très loin, à celui de résilience, galvaudé et usé par la logomachie néolibérale) dont on espère qu’elle diffusera son message au plus grand nombre en même temps qu’elle assouvit dès à présent notre appétit de musiques habitées. Le jazz est là, vivant, vibrant. Résistant !
Jacques Schwarz-Bart – Resistance – Quai Son Records – 28 août 2026
Jusqu’à une période très récente, j’ignorais totalement ce que pouvait bien être un jazzkissa. Il a fallu que je me plonge dans la lecture du passionnant livre de Jérôme Schmidt, Une prière pour John Coltrane pour le découvrir. L’auteur définit très précisément ce drôle de lieu : « C’est un de ces cafés jazz qui ont vu le jour au Japon, principalement après la Seconde Guerre Mondiale, comme il en existe encore des centaines dans le pays. Des capsules de temps uniques où l’on vient écouter des disques de jazz, souvent sans mot dire, pour échapper à l’aliénation du quotidien, goûter à l’épiphanie d’une musique qui est devenue omniprésente dans tout le pays depuis les années 1950. Chacun de ses endroits est un hommage indirect à une période de jazz, à l’une de ses icônes ou à l’un de ses enfants terribles, voire à un seul disque ».
Jérôme Schmidt passe une bonne partie de son temps au Japon et, en amoureux du jazz, collectionneur invétéré de disques, il ne pouvait rester insensible à la singularité de ces lieux souvent tenus par un homme ou une femme âgé·e, dans un rituel où la musique règne face à une poignée de clients mutiques, comme autant d’officiants d’une cérémonie mystique. Parcourant le pays de part en part, l’auteur semble avoir été pris par le désir de les connaître tous – dans une sorte d’épuisement au sens oulipien du terme – et, pour les besoins de son livre, s’est attaché à ceux où l’on célèbre la musique de John Coltrane, dont la tournée au Japon en juillet 1966 a marqué bon nombre d’esprits, par-delà son relatif succès en termes d’audience et la radicalité de son exécution. Coltrane s’y était produit avec son nouveau quintet (avec Alice Coltrane, Pharoah Sanders, Jimmy Garrison et Rashied Ali), jouant une musique déroutante pour beaucoup, et dont on peut mesure l’intensité sur le disque Live in Japan.
Qu’on ne s’y trompe pas : tout au long des quelque 120 pages du livre, il est plus question de l’empreinte indélébile de John Coltrane que du saxophoniste lui-même, dont Jérôme Schmidt se garde bien de nous conter l’histoire. Son propos n’est pas là. Dans une déambulation saisissante et source (du moins pour moi) d’un véritable dépaysement, il va à la rencontre de ces passionnés obsessionnels, dont certains ont vécu les concerts de 1966 ou en ont eu connaissance par l’intermédiaire de proches. On est happé par le mystère de ces lieux souvent cachés, au beau milieu de quartiers en pleine transformation tout autant que par le caractère déraisonnable des passions partagées dans la pénombre de ces bars dont on se demande comment leurs tenanciers peuvent en vivre. Le silence quasi religieux des clients fait face à l’éternité d’une musique jouée comme à l’infini par de véritables « fous de jazz ». Ces rencontres sont souvent pour l’auteur l’aboutissement de longues recherches et de sinueux voyages, sans certitude quant à leur réussite. Mais voilà, notre homme semble connaître le pays comme sa poche et on goûte au plaisir des échanges avec ces différents « héros » qui viennent « dire leur Coltrane » : tel ce marchand de kimonos obsédé par le saxophoniste ou cette femme refusant la religiosité de certains musiciens, ou bien encore l’étudiant qui avait rencontré Coltrane en 1966 et par la suite édité pour la première fois sa musique au Japon. Avec une mention particulière pour cette femme dont la défunte sœur avait réalisé un diorama inspiré par un concert à Osaka en 1966. Par la seule description des figurines peintes avec une infinie précision, on comprend qu’il s’agit d’un des concerts de John Coltrane durant sa tournée japonaise. C’est particulièrement émouvant.
Tout cela est mystérieux, un peu magique, presque irréel, du moins pour nous Occidentaux cartésiens. On plonge au cœur d’un monde finissant, celui d’une mémoire qui risque de disparaître en même temps que ces ultimes gardiens du temple mémoriel d’un musicien auquel ils vouent un indéfectible culte. Oui, il est question de disparition, d’évanescence inéluctable autant que de souvenir. C’est toute la force élégiaque de ce livre sensible porté par une écriture d’une grande élégance Et l’on en ressort avec l’envie irrépressible d’écouter « Peace On Earth » et même toute la musique de John Coltrane, particulièrement celle qu’il jouait en 1966 lors d’un voyage, son premier au Japon et le dernier pour lui, devenu historique qui l’avait conduit aussi jusqu’à Nagasaki. Le saxophoniste mourra moins d’un an plus tard, le 17 juillet 1967, des suites d’un cancer du foie.
Le fondateur des labels ATEM et Les Disques du Soleil et de l’Acier, passeur exigeant de musiques plurielles, nous a quittés au mois d’août à l’âge de 74 ans.
Le temps a filé à la vitesse de l’éclair. Voici en effet 16 ans que Gérard Nguyen nous avait accordé une passionnante interview à l’occasion de la sortie du livre Atem 1975-1979, une sélection d’articles et d’interviews, publié aux Éditions du Camion Blanc. Celui qui était devenu par la suite le manager du groupe Kas Product avait mille histoires à raconter, depuis ses années d’adolescence et la découverte, à Nancy, de Jimi Hendrix alors en première partie d’un certain Johnny Halliday avant celle, trois ans plus tard, du groupe Soft Machine, jusqu’aux années actives qui l’avaient vu prendre une place singulière dans le paysage musical, notamment grâce au magazine ATEM et au label homonyme puis à un autre label, Les Disques du Soleil et de l’Acier (en référence à un livre de Mishima). Grâce à lui, on avait pu découvrir plus tard Pascal Comelade, Ulan Bator ou encore Vortex. L’annonce de son décès a été ressentie comme un véritable choc non seulement du côté de Nancy où il vivait mais dans toute la sphère des musiques alternatives.