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Livre

  • Et soudain, « My Favorite Things » !

    En ce jour anniversaire du centenaire de la naissance de John Coltrane, impossible de ne pas consacrer un texte au saxophoniste. Je choisis donc de publier un extrait de mon livre « 100 %, 100 disques en 100 mots », paru en 2023 chez The Book Edition (et que vous pouvez vous procurer ici). Cette évocation figure dans le chapitre « Ante Scriptum », qui rassemble quelques écrits antérieurs à ceux qui constituent le corps de mon livre.


    My Favorite Things.jpg

    Remontons un peu le cours du temps pour nous arrêter au 9 septembre 1985. Observons maintenant la situation : j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, La Parenthèse à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve une grande variété de disques : chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (dont le rayon disques disparaîtra plus tard). En entrant, j’ignore totalement la nature de mon possible achat ; je ne suis d’ailleurs même pas certain d’y dépenser quoi que ce soit. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore majoritaires malgré la présence de ces jeunes et prétentieux CD, qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues des labels. Mes goûts de l’époque sont marqués par une réelle incertitude. J’ai connu bien des bonheurs musicaux depuis la fin des années 60 jusqu’au début des eighties, mais la période qui vient de s’écouler me laisse un goût amer.

    En parcourant ma discothèque, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical vers lequel j’aurais le désir de me tourner depuis l’entrée dans ces années 80 qui seront souillées par l’argent facile, la destruction de l’appareil industriel et le chômage de masse. Bien sûr, punk, cold wave, rap, me direz-vous… Tout cela ne me parle guère, je dois bien l’avouer, j’attends un frisson que ces courants ne me donnent pas. Du côté de chez mes héros, ce n’est pas la grande forme non plus. Magma, qui m'a fait vibrer du temps de Köhntarkösz et Magma Live/Hhaï, est en sommeil malgré la publication d’un atypique Merci qui préfigure une évolution assez inattendue et suscite la perplexité en raison de ce que certains considèrent comme une surproduction. Christian Vander n’a pas encore publié le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui se produit sur scène depuis plus de deux ans. Il faudra pour cela attendre la fin de l’année 1986. La troisième mouture de King Crimson, où s’illustre l’irritant Adrian Belew, semble avoir vécu et son bilan est bien moins enthousiasmant que celui de la période 1972-1974 (Larks’ Tongues In Aspic, Starless And Bible Black, Red). Même mon si cher Grateful Dead ne donne plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue qui l'emportera dix ans plus tard. Une belle surprise est à venir néanmoins : ce sera In The Dark en 1987, avec son hit « Touch Of Grey ». Il y a chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraîne à choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans réelle conviction. Alors, ce 9 septembre 1985 est peut-être le bon moment pour me rappeler les nombreuses interviews du même Vander, qui brossait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées (Best, Rock & Folk, Extra) un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il n’avait qu’une douzaine d’années, il écoutait sans fin, dans une danse enchantée, le disque My Favorite Things et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, « La mélodie du bonheur » (en anglais, « The Sound of Music »). Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti, avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation controversée dont il serait à jamais l’âme et le moteur. Alors, Coltrane, enfin ? N’est-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui ressemble à un magicien et pourrait s’avérer un possible compagnon de chaque jour ?

    Nous sommes donc le 9 septembre 1985… Étrangement, c’est l’anniversaire de mon frère, celui qui m’a tellement appris en musique. Ce soir-là, je suis sur le point d’investir un nouveau monde, dont il ne m’a jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles-aussi, mais d’une coloration bien différente. On peut y voir un symbole, pourquoi pas ? Je n’en sais rien.

    Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son d’un incroyable lyrisme pour un instrument que je croyais jusque-là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. Une batterie foisonnante, omniprésente (Elvin Jones) ; un piano hypnotique (McCoy Tyner) qui évoque un carillon. Le quartet de John Coltrane est presque en place, il faudra pour cela attendre encore quelques mois l’arrivée de Jimmy Garrison à la contrebasse, à la place de Steve Davis. « My Favorite Things », mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire pourtant déjà consacré. Coltrane pourrait laisser croire qu’il est le compositeur de ces thèmes tant il a su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y a là quelque chose qui s’apparente à une transfiguration.

    Un drôle de tour de magie en réalité et pour ce qui me concerne le début d’une longue et magnifique aventure, tant humaine que musicale.

    Parce que parallèlement à cette découverte de la musique de John Coltrane, je mesure à quel point ce musicien majeur a – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie, souvent posthume, au beau milieu de laquelle je me sens un peu perdu. Oui, perdu et cela en dépit de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’internet à cette époque, pas de Google et encore moins de Wikipedia…). Par où faut-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’ai entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques sont inaudibles, comme un certain Live in Japan en 1966 ou Om en 1965… Je comprends que le saxophoniste a connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparente plus que jamais à un cri. Ses derniers mois furent une course contre la montre, ou plutôt contre la mort. Mais comment s’y prendre pour démêler les fils de cet écheveau ?

    Je ressasse toutes ces questions et me rappelle le jour où j’ai décidé, pour y mettre fin, de soumettre par écrit mes interrogations à Jazz Magazine. Quelques semaines plus tard, alors que je pensais avoir été oublié, une longue et belle lettre de plusieurs pages me parvint. Elle était signée François-René Simon, l’un des grands spécialistes de l’œuvre de John Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (en ces temps reculés, les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus, même dans les salles de rédaction), ce journaliste parfaitement documenté me dressait un passionnant portrait discographique. Il me conseillait aussi de procéder avec méthode et de recourir à une exploration dans l’ordre chronologique. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…

    La porte, celle de Mr J.C., s’entrouvrait…

    « Je sais qu'il existe de mauvaises forces, des forces qui apportent la souffrance aux autres et la misère au monde. Je veux être la force opposée. Je veux être la force qui agit vraiment pour le bien. »

    (John Coltrane)

  • Pierrejean Gaucher :« Abécédaire raisonné jazz, pop et rock »

    Abécédaire raisonné.jpgOn connaît bien par ici le guitariste, amoureux tout autant d’Erik Satie que de Frank Zappa comme l’a récemment montré son Zappa zappe Satie, subtil « faiseur de mélodies » [1] qu’il peut dans une même histoire musicale emprunter à ses vieilles amours pop et rock (Radiohead, The Police, David Bowie, Elvis Costello, Led Zeppelin, Deep Purple) ou imaginer lui-même (souvenons-nous par exemple de l’aventure du groupe Abus Dangereux). On n’est donc pas étonné d’apprendre que l’appétit de Pierrejean Gaucher, fin pédagogue au demeurant, est tel qu’il propose aujourd’hui une autre manière de partager ses passions, sous la forme d’un livre qui voit le jour chez Frémeaux & Associés. 

    Lire la suite de la chronique sur Citizen Jazz.

  • « Une prière pour John Coltrane »

    Une prière pour John Coltrane.jpgJusqu’à une période très récente, j’ignorais totalement ce que pouvait bien être un jazzkissa. Il a fallu que je me plonge dans la lecture du passionnant livre de Jérôme Schmidt, Une prière pour John Coltrane pour le découvrir. L’auteur définit très précisément ce drôle de lieu : « C’est un de ces cafés jazz qui ont vu le jour au Japon, principalement après la Seconde Guerre Mondiale, comme il en existe encore des centaines dans le pays. Des capsules de temps uniques où l’on vient écouter des disques de jazz, souvent sans mot dire, pour échapper à l’aliénation du quotidien, goûter à l’épiphanie d’une musique qui est devenue omniprésente dans tout le pays depuis les années 1950. Chacun de ses endroits est un hommage indirect à une période de jazz, à l’une de ses icônes ou à l’un de ses enfants terribles, voire à un seul disque ».

    Jérôme Schmidt passe une bonne partie de son temps au Japon et, en amoureux du jazz, collectionneur invétéré de disques, il ne pouvait rester insensible à la singularité de ces lieux souvent tenus par un homme ou une femme âgé·e, dans un rituel où la musique règne face à une poignée de clients mutiques, comme autant d’officiants d’une cérémonie mystique. Parcourant le pays de part en part, l’auteur semble avoir été pris par le désir de les connaître tous – dans une sorte d’épuisement au sens oulipien du terme – et, pour les besoins de son livre, s’est attaché à ceux où l’on célèbre la musique de John Coltrane, dont la tournée au Japon en juillet 1966 a marqué bon nombre d’esprits, par-delà son relatif succès en termes d’audience et la radicalité de son exécution. Coltrane s’y était produit avec son nouveau quintet (avec Alice Coltrane, Pharoah Sanders, Jimmy Garrison et Rashied Ali), jouant une musique déroutante pour beaucoup, et dont on peut mesure l’intensité sur le disque Live in Japan. 

    Qu’on ne s’y trompe pas : tout au long des quelque 120 pages du livre, il est plus question de l’empreinte indélébile de John Coltrane que du saxophoniste lui-même, dont Jérôme Schmidt se garde bien de nous conter l’histoire. Son propos n’est pas là. Dans une déambulation saisissante et source (du moins pour moi) d’un véritable dépaysement, il va à la rencontre de ces passionnés obsessionnels, dont certains ont vécu les concerts de 1966 ou en ont eu connaissance par l’intermédiaire de proches. On est happé par le mystère de ces lieux souvent cachés, au beau milieu de quartiers en pleine transformation tout autant que par le caractère déraisonnable des passions partagées dans la pénombre de ces bars dont on se demande comment leurs tenanciers peuvent en vivre. Le silence quasi religieux des clients fait face à l’éternité d’une musique jouée comme à l’infini par de véritables « fous de jazz ». Ces rencontres sont souvent pour l’auteur l’aboutissement de longues recherches et de sinueux voyages, sans certitude quant à leur réussite. Mais voilà, notre homme semble connaître le pays comme sa poche et on goûte au plaisir des échanges avec ces différents « héros » qui viennent « dire leur Coltrane » : tel ce marchand de kimonos obsédé par le saxophoniste ou cette femme refusant la religiosité de certains musiciens, ou bien encore l’étudiant qui avait rencontré Coltrane en 1966 et par la suite édité pour la première fois sa musique au Japon. Avec une mention particulière pour cette femme dont la défunte sœur avait réalisé un diorama inspiré par un concert à Osaka en 1966. Par la seule description des figurines peintes avec une infinie précision, on comprend qu’il s’agit d’un des concerts de John Coltrane durant sa tournée japonaise. C’est particulièrement émouvant.

    Tout cela est mystérieux, un peu magique, presque irréel, du moins pour nous Occidentaux cartésiens. On plonge au cœur d’un monde finissant, celui d’une mémoire qui risque de disparaître en même temps que ces ultimes gardiens du temple mémoriel d’un musicien auquel ils vouent un indéfectible culte. Oui, il est question de disparition, d’évanescence inéluctable autant que de souvenir. C’est toute la force élégiaque de ce livre sensible porté par une écriture d’une grande élégance Et l’on en ressort avec l’envie irrépressible d’écouter « Peace On Earth » et même toute la musique de John Coltrane, particulièrement celle qu’il jouait en 1966 lors d’un voyage, son premier au Japon et le dernier pour lui, devenu historique qui l’avait conduit aussi jusqu’à Nagasaki. Le saxophoniste mourra moins d’un an plus tard, le 17 juillet 1967, des suites d’un cancer du foie.

    Jérôme Schmidt – Une prière pour John Coltrane – Notabilia – Juin 2026 – 120 pages – 17,50 €