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  • « Une prière pour John Coltrane »

    Une prière pour John Coltrane.jpgJusqu’à une période très récente, j’ignorais totalement ce que pouvait bien être un jazzkissa. Il a fallu que je me plonge dans la lecture du passionnant livre de Jérôme Schmidt, Une prière pour John Coltrane pour le découvrir. L’auteur définit très précisément ce drôle de lieu : « C’est un de ces cafés jazz qui ont vu le jour au Japon, principalement après la Seconde Guerre Mondiale, comme il en existe encore des centaines dans le pays. Des capsules de temps uniques où l’on vient écouter des disques de jazz, souvent sans mot dire, pour échapper à l’aliénation du quotidien, goûter à l’épiphanie d’une musique qui est devenue omniprésente dans tout le pays depuis les années 1950. Chacun de ses endroits est un hommage indirect à une période de jazz, à l’une de ses icônes ou à l’un de ses enfants terribles, voire à un seul disque ».

    Jérôme Schmidt passe une bonne partie de son temps au Japon et, en amoureux du jazz, collectionneur invétéré de disques, il ne pouvait rester insensible à la singularité de ces lieux souvent tenus par un homme ou une femme âgé·e, dans un rituel où la musique règne face à une poignée de clients mutiques, comme autant d’officiants d’une cérémonie mystique. Parcourant le pays de part en part, l’auteur semble avoir été pris par le désir de les connaître tous – dans une sorte d’épuisement au sens oulipien du terme – et, pour les besoins de son livre, s’est attaché à ceux où l’on célèbre la musique de John Coltrane, dont la tournée au Japon en juillet 1966 a marqué bon nombre d’esprits, par-delà son relatif succès en termes d’audience et la radicalité de son exécution. Coltrane s’y était produit avec son nouveau quintet (avec Alice Coltrane, Pharoah Sanders, Jimmy Garrison et Rashied Ali), jouant une musique déroutante pour beaucoup, et dont on peut mesure l’intensité sur le disque Live in Japan

    Qu’on ne s’y trompe pas : tout au long des quelque 120 pages du livre, il est plus question de l’empreinte indélébile de John Coltrane que du saxophoniste lui-même, dont Jérôme Schmidt se garde bien de nous conter l’histoire. Son propos n’est pas là. Dans une déambulation saisissante et source (du moins pour moi) d’un véritable dépaysement, il va à la rencontre de ces passionnés obsessionnels, dont certains ont vécu les concerts de 1966 ou en ont eu connaissance par l’intermédiaire de proches. On est happé par le mystère de ces lieux souvent cachés, au beau milieu de quartiers en pleine transformation tout autant que par le caractère déraisonnable des passions partagées dans la pénombre de ces bars dont on se demande comment leurs tenanciers peuvent en vivre. Le silence quasi religieux des clients fait face à l’éternité d’une musique jouée comme à l’infini par de véritables « fous de jazz ». Ces rencontres sont souvent pour l’auteur l’aboutissement de longues recherches et de sinueux voyages, sans certitude quant à leur réussite. Mais voilà, notre homme semble connaître le pays comme sa poche et on goûte au plaisir des échanges avec ces différents « héros » qui viennent « dire leur Coltrane » : tel ce marchand de kimonos obsédé par le saxophoniste ou cette femme refusant la religiosité de certains musiciens, ou bien encore l’étudiant qui avait rencontré Coltrane en 1966 et par la suite édité pour la première fois sa musique au Japon. Avec une mention particulière pour cette femme dont la défunte sœur avait réalisé un diorama inspiré par un concert à Osaka en 1966. Par la seule description des figurines peintes avec une infinie précision, on comprend qu’il s’agit d’un des concerts de John Coltrane durant sa tournée japonaise. C’est particulièrement émouvant.

    Tout cela est mystérieux, un peu magique, presque irréel, du moins pour nous Occidentaux cartésiens. On plonge au cœur d’un monde finissant, celui d’une mémoire qui risque de disparaître en même temps que ces ultimes gardiens du temple mémoriel d’un musicien auquel ils vouent un indéfectible culte. Oui, il est question de disparition, d’évanescence inéluctable autant que de souvenir. C’est toute la force élégiaque de ce livre sensible porté par une écriture d’une grande élégance Et l’on en ressort avec l’envie irrépressible d’écouter « Peace On Earth » et même toute la musique de John Coltrane, particulièrement celle qu’il jouait en 1966 lors d’un voyage, son premier au Japon et le dernier pour lui, devenu historique qui l’avait conduit aussi jusqu’à Nagasaki. Le saxophoniste mourra moins d’un an plus tard, le 17 juillet 1967, des suites d’un cancer du foie.

    Jérôme Schmidt – Une prière pour John Coltrane – Notabilia – Juin 2026 – 120 pages – 17,50 €